Au lieu de temporiser jusqu’au moment où il saurait exactement où se porterait le coup décisif .de l’adversaire, au lieu de fermer les yeux sur les périls qui menaçaient les deux armées, le duc aurait montré plus de prévoyance s’il avait, le 14 juin, immédiatement ordonné la concentration sur elles-mêmes des grandes unités de l’armée anglo-néerlandaise afin d’être sûr de les avoir en main au moment du danger. Cette mesure si naturelle n’engageait pas l’avenir et c’est dans son omission dans la journée du 14 juin qu’il faut chercher la cause principale des lenteurs qui se produisirent le 16 juin dans l’arrivée des troupes anglaises aux Quatre-Bras. Lord Wellington se borna à faire transmettre, par l’intermédiaire du colonel von Pfhuhl, l’assurance formelle de la concentration au premier coup de canon, et endéans les vingt-deux heures, de l’armée anglo-néerlandaise vers Nivelles ou les Quatre-Bras, concentration irréalisable cependant, dans le laps de temps qu’il indiquait. Il ajoutait qu’il ne croyait pas à une attaque du gros des forces ennemies sur l’armée prussienne. Le 15 juin, au moment même où Napoléon touchait à Charleroi, lord Wellington exposait longuement à l’empereur Alexandre ses idées sur l’attaque concentrique que l’ensemble des armées alliées exécuterait à la fin du mois. D’après lui, Bonaparte ne prendrait pas l’offensive et attendrait probablement le choc dans une position bien choisie sur l’Aine. (Dispatches, XII, p. 470 ) Que, d’autre part, le duc, dans le cas d’une invasion française, dont il fallait malgré tout reconnaître la possibilité, continuât à exclure obstinément l’hypothèse d’une marche de l’ennemi sur la rive droite de la Sambre, c’est ce qui ressort avec évidence du mémorandum secret qu’il adressa le 13 ou le 15 juin (la date n’est pas clairement écrite) de Bruxelles au prince d’Orange, à LORD Uxbridge, à lord Hill et au chef d’état-major de l’armée anglaise ( Le mémoire se trouve au British Museum, Add. Manuscript 20192, ff.270-271. Il n’a été publié ni au Wellington’s Dispatches ni aux Supplementary Dispatches. Une copie en est déposée à la section historique de l’état-major général à La Haye.)
« Copie. – Confidentiel.
15 (13 ?) juin 1815.
1°) Ayant reçu avis que la garde impériale s’est portée de Paris à Beauvais et le bruit courant depuis plusieurs jours dans le pays que Bonaparte est sur le point de visiter la frontière du Nord, je juge nécessaire de resserrer les cantonnements des troupes en vue de leur prompte concentration dans le cas où ce pays serait attaqué. Le quartier-maître-général rédige en ce moment des ordres à cet effet;
2°) La ligne d’attaque de l’ennemi sera dirigée ou bien entre la Lys et l’Escaut ou bien entre l’Escaut et la Sambre, ou bien l’attaque se produira sur ces deux directions à la fois;
3°) Dans le premier cas. Je dirigerai les troupes de la 4e division sur le pont de l’Escaut, près d’Avelghem, d’où elles se retirèrent conjointement avec le régiment de cavalerie, qui est à Courtrai, vers Audenarde, poste qu’elles occuperont et où elles tendront les inondations;
4°) La garnison de Gand inondera également les environs de la ville, et où elle se maintiendra à outrance;
5°) Les postes de cavalerie entre Menin et Furnes se retireront vers Ostende, ceux entre Menin et Tournai vers Tournai, où ils rejoindront leurs régiments respectifs.
6)) Les 1ère, 2e et 3e divisions d’infanterie se concentreront autour de leurs quartiers généraux, la cavalerie autour des quartiers généraux de ses brigades, et tout le monde se tiendra prêt à agir au premier signal;
7°) Les troupes néerlandaises se réuniront à Soignies et à Nivelles.
8°) Si l’attaque se produit entre la Sambre et l’Escaut, je me propose de réunir les Anglais et les Hanovriens à Enghien et aux environs de l’armée des Pays-Bas à Soignies et à Braine-le-Comte et aux environs ;
9°) Dans ce cas, les 2e et 3e divisions se concentreront autour de son quartier général et se retireront ensuite graduellement vers Enghien conjointement avec la cavalerie du colonel Arentschlid et la brigade hanovrienne ;
10°) Les garnisons de Mons et Tournai résisteront, mais celle d’Ath se retirera avec la 2e division si les ouvrages de la place ne sont pas assez avancés pour la mettre à l’abri d’un coup de main ;
11°) Les généraux sir W. Ponsonby, sir O.Vandeleuret sir V. Vivian se retireront avec leurs brigades de cavalerie vers Hal ;
12°) Les troupes des Pays-Bas se rassembleront autour de Soignies et de Braine-le-Comte ;
13°) La 4e division et le 2e hussards, après avoir pris le pont d’Avelghem, se retireront sur Audenarde, où ils attendront de nouveaux ordres ;
14°) Si l’attaque se prononce à la fois par les deux lignes supposées, la 4e division, le 2e hussards et la garnison de Gand agiront comme il est prescrit aux 3e et 4e du présent mémoire, les 2e et 3e divisions, la cavalerie et les troupes des Pays-Bas comme il est prescrit aux 8°, 9e, 10e, 11e et 12e paragraphes.
WELINGTON.
Au quartier-général néerlandais, où l’on était de partager l’optimisme de Wellington, le sentiment d’inquiétude raisonnée qui avait déjà porté le prince d’Orange à ordonner les judicieuses mesures que nous avons relatées plus haut redoubla dans les premiers jours de Juin. L’armée était tellement dispersée qu’on n’était rien moins que certain de pouvoir concentrer les troupes au moment du danger. La 1ère brigade de la division Perponcher était répartie entre quatorze localisations différentes, le 12e bataillon de milice n’en occupait pas moins de quatre à lui seul ; la 2e brigade s ‘étendait sur treize villages ; les autres troupes se trouvaient dans une situation analogue. Pour parer à ces inconvénients, le prince et son distingué chef d’état-major général résolurent de modifier la dislocation de la cavalerie et de concentrer tous les jours toutes le troupes par bataillons dans leurs cantonnements , prêtes à marcher au premier signal ( Generale correspondie van het kwartier-meester departemient te velde, Braine-le-Comte, 9 JUIN 1815, pp. 164, 165,166, note 9).
La série des ordres suivants, basés sur les nouvelles reçues à Braine-le-Comte, démontre que tout a été fait dans l’armée néerlandaise pour prévenir une surprise ; la vigilance et la prévoyance de son chef furent récompensées par le brillant succès des alliés aux Quatre-Bras :
« N° 164. Quartier-général à Braine-le-Comte, le 9 juin 1815.
Au Lieutenat-général Chassé,
Commandant la 3e division, à Hiane-Saint-Pierre.
S.A.R le Prince d’Orange désire que vous donniez l’ordre à votre division de se tenir prête à marcher au premier avis ; à cet effet, les bataillons devront se concentrer dans leurs cantonnements dès demain matin et rester concentrés et prêts à prendre les armes jusqu’à la nuit ; à la nuit, si tout est tranquille, les troupes pourront rentrer dans leurs quartiers. Les mesures nécessaires seront prises pour que les bataillons, quoique concentrés, puissent faire la cuisine comme de coutume.
Cette mesure sera continuée tous les jours jusqu’à ce que Son Altesse Royale en ordonne autrement.
Son Altesse Royale désire que vous évacuiez les cantonnements de Roeulx, Goegnies et Houdeng dès demain matin pour que la brigade du général Trip puisse les occuper, et elle approuve que vous fassiez occuper par les bataillons qui y étaient cantonnés les villages de Fayt, Baume et Saint-Paul.
Le lieu de rassemblement de votre division est en avant de Fayt, comme auparavant.
Le général-major quartier-maître général,
Baron De Constant- Rebecque. »
La division Chassé était cantonnée en arrière de Binche, l’aile droite s ‘appuyant à Thieu et l’aile gauche à Chapelle-lez-Herlaimont ; Péronne sur la Haine était occupé ; les cantonnements s’étendaient au nord jusqu’à Bois-d’Haine et Familleureux.( Rapport du lieutenant-colonel van Delen, 3e division. Archives 1815 du Ministère de la guerre à LA Haye , n°688 A et 498 , note 20B).
« N°165 Quartier général à Baine-le-Comte
le 9 juin 1815.
Au Lieutenant-général baron de Collaert,
Commandant la cavalerie à Boussoit-sur-Haine
S.A.R le Prince d’Orange désire que la brigade du général Trip vienne occuper demain matin les communes de Roeulx, Goegnies, Houdeng et Mignault ; le général Trip prendra son quartier à Roeulx.
Jusqu’à nouvel ordre, toutes le troupes de l’armée doivent se tenir prêtes à marcher au premier avis et, pour cet effet, se concentrer par régiments dans leurs cantonnements, prêtes à prendre les armes ; la nuit, si tout est tranquille, elles doivent rentrer dans leurs quartiers ; des mesures seront prises pour que les troupes, quoique concentrées, puissent faire la cuisine comme de coutume.
Le lieutenant-général baron de Collaert est prié de faire donner au général Trip les ordres nécessaires pour le faire marcher dès demain matin dans les cantonnements ci-dessus mentionnés.
Le général-major, quartier-maître général,
Baron De Constant-Rebecque. »
« N°166, Quartier général à Baine-le-Comte
le 9 juin 1815.
Au Lieutenant-général baron de Perponcher,
Commandant la 2e division à Nivelles.
S.A.R. le Prince d’Orange désire que vous donniez l’ordre à votre division de se tenir prête à marcher au premier avis ; à cet effet, les troupes devront se rassembler par bataillons dans leurs cantonnements, depuis la matin jusqu’au soir, et cela tous les jours jusqu’à nouvel ordre. Lorsque tout sera tranquille, elles pourront rentrer la nuit dans leurs quartiers. Des mesures doivent être prises pour que les troupes fassent la cuisine comme de coutume dans les villages où elles seront concentrées.
Les lieux de rassemblement de votre division sont, comme auparavant, Nivelles pour la première brigade et Quatre-Bras pour la seconde. ( Notizen, erc. Sattler.)
Le général-major, quartier-maître général,
Baron De Constant-Rebecque. »
N°167. Quartier général à Baine-le-Comte
le 9 juin 1815.
Au général Trip,
Commandant la brigade de carabiniers, à Bauffe.
Par ordre de S.A.R. le Prince d’Orange, vous voudrez bien marche dès demain matin avec votre brigade de cavalerie pour lui faire occuper les cantonnements de Roeulx, Saint-Foeillien ( dépendance de Roeulx ), Goegnies, Houdeng et Mignault.
Vous prendrez votre quartier à Roeulx et donnerez les ordres nécessaires pour que votre troupe puisse être rassemblée au premier avis à l’endroit que le Lieutenant-général baron de Collaert vous indiquera.
Le général-major, quartier-maître général,
Baron De Constant-Rebecque. »
Au reçu de l’ordre n°166 du prince, comandant en chef, le Lieutenant-général de Perponcher donna immédiatement les ordres suivants :
« N° 212. Nivelles, le 9 juin 1815.
En exécution des prescriptions de S.A.R. le général en chef, la division se tiendra prête à marcher à tout instant. A cet effet, S. Exe. Le général de division ordonne que tous les matins, jusqu’à nouvel ordre, chaque bataillon se réunira à 5 heures dans le cantonnement de son état-major et y restera sous les armes jusqu’à 7 heures du soir.
Si le commandant du bataillon n’a pas reçu d’autres ordres à 7 heures du soir, il laissera chacun retourner dans son cantonnement respectif jusqu’au lendemain.
Rien ne sera laissé dans les cantonnements et toutes les voitures seront chargées, vu qu’au premier roulement de tambour on devra se mettre en marche sans laisser personne en arrière.
Les troupes emporteront leurs vivres avec elles et le commandant du bataillon fera une répartition équitable des maisons à proximité du point de rassemblement, où les cuisiniers prépareront le repas par escouades : les troupes manageront ensuite successivement par cinquième de l’effectif, chaque fraction pouvant s’éloigner des rangs pendant un quart d’heure.
En cas d’alarme, les dispositions prescrites dans les ordres précédents restent en vigueur.
Le Lieutenant-général,
H. De Perponcher. . »
« N°213. Nivelles ,le 9 juin 1815.
ORDRE DU JOUR
En exécution des prescriptions de S.A.R. le général en chef, la division Se tiendra prête à marcher à tout instant.
A cet effet, S.Exc. le général de division ordonne que les soixante chevaux du train cantonnés à Rêves seront retirés de cette localité et que toute la compagnie d’artillerie à cheval sera concentrée à Frasnes.
Toute l’artillerie se mettra sous les armes à 5 heures du matin jusqu’à 7 heures du soir ; s’il n’y a pas de nouveaux ordres, les commandants de compagnies feront rentrer leurs batteries respectives à 7 heures du soir.
Le repas sera préparé par escouades et les hommes mangeront par cinquième de l’effectif , chaque fraction pouvant disposer d’un quart d’heure à cet effet.
La moitié des chevaux seront conduites à 5 heures du matin au parc et seront attelés : l’autre moitié des chevaux resteront harnachés à l’écurie et seront conduits au parc à midi pour relever les chevaux attelés et y rester jusqu’à 7 heures du soir.
Les ordres précédents pour les dispositions à prendre en cas d’alarme restent en vigueur.
Le Lieutenant-général,
H. De Perponcher. »
«N°214. Nivelles, le 9 juin 1815.
ORDRE DU JOUR
Quand les commandants de bataillons se seront assurés, par un premier appel, à 5 heure du matin, que tout le monde est présent, ils feront former les faisceaux et préviendront les hommes qu’ils ne peuvent pas s’écarter au loin, et s’assureront de l’exécution de cette prescription par de fréquents appels.
Le Lieutenant-général,
H. De Perponcher. »
« Ces ordres, dit le docteur von Pflug-Harttung, sont remarquables aussi bien dans leur fond que par le soin avec lequel ils ont été rédigés. Ils prouvent une conception nette de la situation et de tous les dangers possibles, qui a produit une prévision clairvoyante de l’avenir. De toutes les troupes alliées, ce sont incontestablement les néerlandaises qui ont pris les meilleures dispositions préparatoires, les Anglais, aussi bien que les Prussiens, sont restés, en fait de mesures de prévoyance, bien loin derrière eux. »Nous notons avec plaisir les paroles de l’historien allemand, toujours avare d éloges surtout envers nos compatriotes ; elles constatent, en fait que, d’une part, c’est aux sages mesures du Prince d’Orange qu’il faut faire remonter le mérite de la journée des Quatre-Bras et que, d’autre part, le 15 juin, Zieten à Charleroi et Wellington à Bruxelles étaient moins bien préparés aux événements imprévus que les généraux néerlandais.
Le grand quartier général prussien, de son côté, regarda, jusqu'au moment où les faits coupèrent court à toutes discussions oiseuses, une invasion française comme fort probable : « Nous entrerons bientôt en France, écrivait Blücher à sa femme le 3 juin, sinon nous pourrions bien rester ici encore un an, car Bonaparte ne nous attaquera pas. » Le 14 juin, von Müffling adressait au quartier général de Blücher une lettre où il traitait des plans d’invasion de la France pour les armées prussienne et russe. Le lendemain 15 juin, au moment où Napoléon franchissait la frontière et où Ziten, en pleine retraite, quittait la Sambre, le général von Müffling écrivait à son général en chef une lettre qui démontre son ignorance absolue des graves événements qui se passaient sur le front de l’armée et la confiance complète dans les idées de lord Wellington. ( Bulletin de la Presse et de la Bibliographie de la guerre de Belgique, 15 septembre1903,p.214, 215).
(fin page 369)
La suite à la prochaine. Bonne soirée à tous. Rodolphe.